Mike Van der Ouderaa:
«Je suis de tendance décroissante, anarchiste et je pratique la démocratie au travail.»

Une casquette sur la tête qui dit «Independent» et un sweat à capuche pour souligner la communauté à laquelle il appartient: celle des skaters. Même si, “aujourd’hui, c’est devenu plus hype. Il y a en a même qui skatent en blanc.”

Et des chaussures de sécurité pour rappeler les années de travail laborieux déjà accomplies.

Son parcours, il l’a suivi au gré du vent et des rencontres hasardeuses. Il a démarré ses activités en tant que sculpteur du temps où Smart s’appelait “Passions Unies”. Aujourd’hui, il conçoit et construit des skateparks avec «Concrete Flow». Après plus de 70 skateparks réalisés à travers l’Europe et près de trente ans d’activité chez Smart, il était temps de lui tendre le micro.


 

Mike Van der Ouderaa

« Concrete Flow », conception et construction de skateparks

Membre de la coopérative depuis 2008




Interview

Comment devient-on constructeur de skateparks?

Dans mon cas, c’est venu par hasard. J’ai été champion de BMX¹ mais j’ai toujours fait du skate sur le côté, c’était une passion. J’ai arrêté le BMX, il y a eu un creux et puis j’ai recommencé le skate à 32 ans. A l’époque, le bowl² des Brigittines (NDLR: dans le centre de Bruxelles) commençait à devenir rugueux, alors j’ai lancé l’idée d’organiser des concerts-barbecues pour récolter des sous et pouvoir le retaper. Ça se serait appelé «les amis du bowl». On était une bande de skaters de tous âges. On s’est dit que le skate était un super outil sociologique et on a demandé de l’aide à la Ville mais ils n’ont retenu que le mot “dangereux” et rempli le bowl de terre.

Ça nous a mis les nerfs et rassemblés. Ça a été un vrai catalyseur. Tous les soirs, on y allait pour le déterrer. C’était à l’époque de Recyclart³: on stockait nos pelles et nos brouettes dans un petit local là-bas. Puis finalement, ils l’ont détruit pour y faire ce qu’on appelait «le skatepark perdu» parce que c’était impraticable.

Au même moment, il y avait une sorte de revival de skaters/constructeurs, surtout aux États-Unis. On a entendu dire qu’une équipe de constructeurs américains venait à Courtrai pour un projet. C’était la «Team Pain», en hommage à Tim Payne, une figure dans le skate.

Avec mon collectif «Brusk» on construisait en bois à l’époque. Quand il n’y avait ni argent, ni volonté politique, les maisons de jeunes nous faisaient venir et on transmettait nos techniques aux gamins qui construisaient un tremplin ou un rail eux-mêmes.

La Team Pain m’a appris à travailler le béton et là, je suis vraiment tombé dedans. Après deux jours, les Américains me disaient «On dirait que tu as fait ça toute ta vie». Je suis devenu la référence béton pour Brusk et quelques années plus tard, j’engageais un des Américains du chantier. On m’appelait MacGyver à l’époque… Je suis astucieux, je trouve des solutions. Je suis menuisier de formation alors je connais très bien les matériaux. Il devait y avoir des bâtisseurs de cathédrales parmi mes ancêtres.

"J’avais l’impression de rendre au skate ce qu’il m’avait donné"

C’est après avoir appris à manier le béton que tu en fais ton métier?

Après l’apprentissage de la méthode béton avec les Américains, on a eu une commande pour un skatepark à Jambes. Je voulais faire le projet avec Smart mais Pierre – la locomotive de Brusk – voulait qu’on apprenne tout: gérer une trésorerie, tenir des réunions, etc. Il a fallu créer une asbl et «Skateboarders» est née. Moi, ça m’a fait un vrai parcours. Je sortais d’une période assez rude de ma vie et au début, je n’arrivais pas à me concentrer une heure en réunion. J’ai vraiment grandi avec Skateboarders.

Pour le projet à Jambes, il a fallu qu’on emprunte de l’argent à des proches pour payer les salaires… on avait une trésorerie à zéro. Nous n’avions de quoi payer que quatre salaires mais dans les faits, on était huit et on se payait en alternance

Ensuite, je suis retourné travailler pendant deux mois avec les Américains pour un projet à Anvers. Pendant ce temps-là, on commençait à devenir connus dans le monde du skate… On avait des demandes en Belgique, en Allemagne, aux Pays-Bas. On faisait tout bénévolement! J’avais l’impression de rendre au skate ce qu’il m’avait donné. J’ai toujours le même sentiment, même si c’est devenu professionnel.

"À l’époque on s’est divisé le monde avec les copains"

Quand nait le projet Concrete Flow  au sein de Smart?

En 2010. J’ai reçu un coup de fil de Stéphane Flandrin, un architecte français qui avait étudié l’architecture pour faire des skateparks. Il avait des projets mais ne connaissait pas d’entreprise maîtrisant la technique. Il est venu en Belgique, je lui ai fait visiter quelques projets que nous avions déjà réalisés et il m’a mis sur le coup d’un gros chantier à Paris, Porte de la Muette. C’est là que je suis devenu vraiment professionnel et que j’ai créé Concrete Flow au sein de Smart avec Benoit Moureau. Smart nous permettait de démarrer avec le peu de trésorerie que me laissait mon héritage.

Combien de projets as-tu réalisé?

75 projets à travers toute l’Europe et 2 au Brésil. À l’époque on s’est divisé le monde avec les copains: moi je prenais le Nord de l’Afrique, la France et la Belgique francophone. Mon collègue Bruno prenait la Flandre. Et Pierre, l’Amérique du Sud. C’est un milieu où on se connait tous, on bosse parfois les uns pour les autres.

"Je ne suis pas là pour apprendre à obéir mais pour apprendre à réfléchir."

Pourquoi Smart?

Smart n’est pas dans une logique de croissance à tout prix et le fait que ça devienne une coopérative, c’est parfait. Je ne veux pas participer au capitalisme qui vire au fascisme. Je suis de tendance décroissante, anarchiste et je pratique la démocratie au travail. Tout le monde peut dire son avis, avoir envie ou pas envie. Je ne suis pas là pour apprendre à obéir mais pour apprendre à réfléchir. Je n’ai jamais voulu créer ma boîte parce que ça voulait dire aller voir une banque. Et quand on sait le malheur qu’elles amènent au monde… C’est un choix politique.

 

 

* notes de la rédaction:

¹ BMX: cross et acrobaties sur vélo. –retour

² bowl: structure en béton en forme de grand bassin arrondi, inspirée des piscines vides utilisées par les skaters en Californie. –retour

³ Recyclart: projet urbain pluridisciplinaire dans le centre de Bruxelles. –retour

⁴ MacGyver: héros de série télévisée, connu pour ses bricolages astucieux dans des situations compliquées. –retour