Artiste, vos papiers ! Enjeux et limites de la notion de «professionnel» dans les métiers artistiques

Une étude de Quentin de Ghellinck, Anne Dujardin, Héléna Rajabaly & Carmelo Virone

La professionnalité d’un travail, quel qu’il soit, est loin de représenter une réalité immuable et univoque. Et c’est encore davantage le cas pour les pratiques artistiques : comme les sports, celles-ci peuvent en effet faire partie intégrante de la vie quotidienne de tout un chacun, de manière plus ou moins soutenue. On peut par ailleurs connaître un succès exceptionnel sans être jamais passé par une école d’art ni aucune formation censée donner une expertise dans un domaine de compétence.

Le développement récent des technologies numériques contribue à brouiller encore un peu plus les cartes, en favorisant l’autodidaxie et l’autoproduction, en incitant au mélange des genres ou des disciplines, en floutant les frontières entre savoir-faire artistique et  technique…La problématique de la professionnalité dans les secteurs artistique est donc loin de se limiter à une question académique, à l’heure où une réforme du statut social des artistes élaborée par le gouvernement belge prévoit  l’instauration d’un « visa professionnel artiste » qui sera obligatoire et susceptible de facto d’exclure de l’obtention d’un certain nombre de droits toute personne qui ne présenterait pas les conditions requises pour se voir attribuer ce visa.

A l’heure aussi où les politiques d’austérité déployées dans toute l’Europe incitent les pouvoirs public à multiplier les prétextes pour réduire leurs interventions, en matière d’aide sociale ou de soutien à la culture notamment.Se désigner soi comme professionnel, avec des critères correspondant à sa propre conception des choses, c’est délégitimer la prétention de l’autre, l’amateur, le touche-à-tout, le non-professionnel, à se voir octroyer une part du gâteau. Pas étonnant dès lors que la question se pose aujourd’hui avec une particulière acuité, au moment  où  ledit gâteau a une fâcheuse tendance à rétrécir et où les candidats à la dégustation s’avèrent de plus en plus nombreux… 

Mais le risque est grand que ce type d’attitude  n’oblitère sérieusement l’avenir d’une large frange de la création, en entravant notamment  l’essor de pratiques émergentes.Notre étude s’efforce de faire le point sur la problématique. Sa première partie passe en revue les critères évoqués pour déterminer le caractère professionnel ou non d’une activité artistique : jusqu’à quel point sont-ils pertinents ? Dans la deuxième, on franchit les frontières belges pour examiner comment le problème est abordé dans quelques pays étrangers. Enfin, on se demande dans la troisième partie ce que le passé peut nous apprendre sur l’organisation de l’activité artistique à travers l’exemple des peintres et des musiciens.

Une conclusion s’impose : l’art est une matière trop sérieuse, trop intimement liée à nos vies, pour n’en faire qu’une histoire de « professionnels ».


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